Isabelle BONI-CLAVERIE : Entretien avec une scénariste

Hello mes afroféminines, ou pas

Cela faisait un moment que je n’avais pas partagé avec vous mes découvertes et je suis heureuse de faire ma rentrée avec cet entretien. J’ai déjà évoqué les questions de représentativité et de diversité dans l’audiovisuel dans des billets précédents. Qui mieux qu’un ou une professionnelle du cinéma pourrait en parler ? Alors dès que l’opportunité d’interviewer notre invitée s’est présentée, je n’ai pas réfléchi longtemps. Isabelle Boni-Claverie est scénariste, réalisatrice et écrivaine. Notamment connue pour son documentaire « Trop noire pour être française ? » et le livre éponyme que je vous recommande vivement, elle nous fait découvrir son métier de scénariste, nous parle de ce qui l’a motivé à se lancer dans le monde du cinéma, mais aussi des défis de la diversité dans ce milieu assez fermé. Encore une fois, j’ai invité une abonnée, Mrs Danie Mav en l’occurrence, à participer en posant deux questions que vous découvrirez en fin d’interview. Commentez, partagez et si vous avez apprécié cet entretien, Likez évidemment!

Sandgidemad. Comment as-tu su que tu voulais faire du cinéma et comment t’y es-tu prise ?

J’ai toujours voulu écrire. J’ai publié mon premier roman, intitulé « La grande dévoreuse » à 18 ans. J’ai reçu le prix du « jeune écrivain francophone » et mon texte a été publié dans une édition collective. Je me suis dit que ça ferait un bon sujet de film. J’avais suivi un atelier d’écriture de scénario. Il se trouve qu’à un moment j’étais à Paris qui est quand même la ville au monde où on peut voir le plus de films. Et ma meilleure amie voulait devenir réalisatrice et c’est comme ça que je me suis intéressée petit à petit au cinéma alors que mon idée de départ était de devenir écrivain. Je me suis renseignée sur les formations qui existaient, essayé de rencontrer des personnes du métier. Je me suis rendue compte que l’école qui avait la meilleure réputation était la Fémis et dans un pays comme la France où le diplôme a une grande importance, je me suis dit que ce serait bien de sortir d’une bonne école. Je me suis donc inscrite à la fac pour avoir un DEUG puisqu’il fallait avoir un BAC + 2 pour présenter le concours de cette école.

  » Inventer des personnages, inventer des histoires mais pas seulement. C’est comment on les raconte, comment on accroche le spectateur… »

Sandgidemad. Tu ironises dans ton livre « Trop noire pour être française », sur le fait que les gens trouvent le métier de scénariste « glamour ». En quoi consiste ce métier et en quoi est-il loin de l’image de strass et de paillettes ? LIVRE-TROPNOIREPRETREFRANCAISE

Le scénario est l’art de la dramaturgie, l’art du récit. Comment raconter une histoire, avec les moyens du cinéma ou de la télévision. Inventer des personnages, inventer des histoires mais pas seulement. C’est comment on la raconte, comment on accroche le spectateur, comment on le guide, on le fait avancer dans le récit. C’est un métier solitaire parce que quand on écrit on est seul. Cela dit à la télévision, c’est davantage un travail d’équipe, parce que pour les séries il y a un tel volume d’écriture qu’on écrit à plusieurs. Cela demande de pouvoir à la fois travailler seule devant son écran et en même temps, d’avoir la souplesse nécessaire pour travailler en équipe, pour reprendre parce que l’écriture est un métier dans lequel on reprend beaucoup. Il y a des versions1,2, 3, 4, 5…. C’est aussi malheureusement un métier que tout le monde croit pouvoir faire. Les gens pensent tous qu’ils savent raconter une histoire, or le scénario est un métier assez technique. 

Sandgidemad. Tout le monde ne peux donc pas s’improviser scénariste ?

Non. On a tous des choses à dire mais le scénario est un métier aussi technique que monteur, chef opérateur lumière. Il y a des techniques de récit et un savoir-faire.

Sandgidemad. Qu’est ce qui t’a poussé à réaliser le documentaire « Trop noire pour être française ? » et plus tard, le livre éponyme (pour lequel je note la disparition du point d’interrogation) ?

Ça faisait un moment que je me posais des questions sur ce que cela signifie d’être noir (e) en France ? Pourquoi on n’est pas totalement accepté ? Pourquoi il y a toujours des discriminations ? Pourquoi, du fait que j’ai la peau noire on me renvoie toujours vers l’étranger ? Pourquoi on ne m’accepte pas spontanément et totalement comme française ? C’étaient des questions qui m’animaient et je me suis dit qu’il fallait que je fasse un film dessus.

 » Je ressentais une forte injonction d’assimilation qui ne me convenait pas dans la mesure où ça me demandait de faire le sacrifice d’une certaine partie de moi- même. »

Sandgidemad. En lisant ton livre, j’ai eu un sentiment de graduation dans ton questionnement, le sentiment que tu en es arrivée à te poser cette question petit à petit ?

Le livre est venu après le film. Après le documentaire on m’a proposé d’écrire ce livre. J’y raconte un peu mon cheminement sur ces questions. Ce ne sont pas des questions que je me posais enfant, adolescente ou même jeune fille, d’une part parce que ce ne sont pas des sujets dont on parlait autour de moi, d’autre part parce que je n’avais pas non plus les éléments pour pouvoir construire une réflexion autour. Je dirais que je ressentais une forte injonction d’assimilation qui ne me convenait pas dans la mesure où ça me demandait de faire le sacrifice d’une certaine partie de moi- même. Mais, en même temps, il n’y avait personne pour me dire comment intégrer ses différentes identités et comment vivre mon métissage, notamment mon métissage culturel.

Sandgidemad. A ce propos, pourquoi n’avoir présenté qu’une moitié de ton visage sur la page de couverture du livre ? Clin d’œil subtil à tes ascendances blanches non visibles?

Non, je ne me suis pas dit ça. En fait chacun y voit ce qu’il a envie d’y voir. Je ne me suis pas dit ça pour la couverture. C’est une proposition que le graphiste m’a faite et que j’aimais bien. Je trouvais ça un peu mystérieux. Sur un plan esthétique, je trouvais ça plus fort.

 » Être victime de racisme c’est d’abord quelque chose qui vous atteint très personnellement et très profondément dans votre existence même, et ça je voulais que ce soit sensible  »

Sandgidemad. Parler de race reste, encore aujourd’hui, un sujet délicat en France. D’ailleurs, le mot a été supprimé de la constitution. En te lançant dans la réalisation du documentaire puis l’écriture du livre, n’as-tu pas craint de ne pas être comprise, de t’entendre dire que tu en fais trop, voire d’en pâtir professionnellement ?

Je ne me suis absolument pas posé la question, sinon je n’aurais pas fait le film. Mes seules interrogations étaient comment faire ce film le mieux possible, comment construire le récit à l’intérieur du documentaire pour vraiment rendre accessible les questions, les questionnements que je propose. Je voulais que ce soit vraiment quelque chose d’accessible pour les personnes concernées, mais aussi pour celles qui le sont moins. Je voulais que celles-ci puissent également ressentir ce que ça fait d’être discriminé en général et c’est pour ça qu’il y a ces séquences « Tu sais que tu es noir quand… » qui ont beaucoup marqué les téléspectateurs avec ces témoignages de personnes qui racontent leurs expériences. Parfois c’est drôle, parfois c’est dur, voire très dur. Cela permet de toucher du doigt de façon sensible ce qu’est réellement le racisme, parce qu’on a tendance à toujours le confiner dans la sphère sociale ou politique, à en faire un débat idéologique. Effectivement, c’est nécessaire, mais, être victime de racisme c’est d’abord quelque chose qui vous atteint très personnellement et très profondément dans votre existence même, et ça je voulais que ce soit sensible. Le film a été très bien reçu, le livre aussi. Je me souviens même que peu après la sortie du film, à « Plus belle la vie » ils m’ont demandé s’ils pouvaient faire dire à un personnage noir « Mais je suis trop noire pour être française. »

Sandgidemad. Toujours dans cet ouvrage, tu évoques la difficulté qu’on a, encore aujourd’hui, dans le monde du cinéma français, à créer des personnages principaux noirs, magrébins, asiatiques ou, plus en amont, à faire de la place aux scénaristes/ producteurs issus des minorités. J’ai cru comprendre que tu étais favorable au recours aux quotas. En quoi penses-tu qu’ils soient efficaces ?

Je ne suis pas pour les quotas mais plutôt pour les statistiques ethniques.

11% de personnes issues de la diversité dans les séries françaises, ce qui est très peu quand on sait qu’entre 25 et 30 % de la population française n’est pas blanche. Donc les chiffres permettent de poser des diagnostics.

Sandgidemad. Que penses-tu qu’elles puissent apporter en termes d’améliorations ?

Un diagnostic.  Pour pouvoir améliorer une situation il faut déjà être conscient de l’étendue du problème. Or là, on voit qu’il y a effectivement très peu de personnes issues des minorités ethniques dans le monde de l’audiovisuel, du cinéma, dans le monde des médias en général mais on n’a pas de chiffres précis. Je pense que si on avait des chiffres, cela permettrait d’une part de révéler l’ampleur du problème, mais aussi de ne pas se réfugier derrière des mesures d’affichage. Ce n’est pas parce qu’il y a un /une journaliste pris ici ou là pour présenter le JT ou une émission que cela veut dire que les rédactions sont vraiment diverses. De la même façon, ce n’est pas parce qu’une fois on fait une série à la télévision avec un personnage noir ou une série sur Toussaint Louverture que de façon réelle il y a une diversité dans les programmes qui sont présentés. A la télé on a des chiffres parce que le CSA fait une étude chaque année qui montre qu’effectivement on est autour de 11% de personnes issues de la diversité dans les séries françaises, ce qui est très peu quand on sait qu’entre 25 et 30 % de la population française n’est pas blanche. Donc les chiffres permettent de poser des diagnostics. On les utilise sur les questions de parité et cela permet de voir l’ampleur des disparités entre les hommes et les femmes. Je pense qu’il faut aussi le faire pour la diversité pour pouvoir ensuite appliquer de vraies mesures.

*Le baromètre de la diversité 2018 publié par le CSA le 16 janvier 2019 stipule que bien qu’il y ait des améliorations, parmi les personnes apparues à l’écran pendant leur analyse qui a duré 15 jours, les personnes perçues comme blanches restaient majoritairement représentées (83%).

Sandgidemad. Pour qu’il y ait une vraie portée au quotidien ?

Oui. Je n’ai jamais eu de problème pour travailler en tant que scénariste. En revanche, il y a extrêmement peu de personnes qui arrivent à accéder aux métiers du cinéma quand elles ne sont pas issues de certains milieux sociaux. Donc, la priorité c’est comment on ouvre ces métiers là à d’autres personnes et ça demande vraiment d’être proactif. Ce qui n’est pas vraiment le cas pour le moment, ou en tout cas pas assez.

Sandgidemad. Est-ce que le fait que des personnes issues de la diversité se lancent dans des initiatives personnelles comme la création de structures dans la production… penses-tu que cela puisse aider ?

Oui, bien sûr. On l’a vu avec ce qu’on appelle le cinéma guérilla avec toutes sortes de réalisateurs, venus notamment des banlieues, qui font leurs films en dehors des systèmes de productions classiques. Certains vendent directement leurs dvds, et je trouve que c’est très bien, mais cela n’empêche qu’il faut que le système s’ouvre et corresponde à la réalité de la France d’aujourd’hui.

*Cinéma de guérilla, ou cinéma guérilla, désigne des films produits sans ou avec très peu d’argent par de petites équipes filmant avec des équipements légers et, dans la plupart des cas, utilisant des accessoires fabriqués à partir de tout ce qui est à portée de main. Le cinéma de guérilla est en règle générale pratiqué par des cinéastes indépendants qui ne veulent/ peuvent pas travailler avec des budgets confortables ni construire des décors coûteux.

Questions d’abonné (es)

Comme je le disais en début d’année (lors de l’interview de Keyza Nubret Grand-Bonheur), je proposerai certaines fois à des abonnées de participer aux interviews. Et cette fois, c’est Miss Mav qui s’est prêtée au jeu et a posé 2 questions à notre invitée. Questions qui ont soulevé chez moi d’autres interrogations…

Mrs Danie Mav. Être femme et noire dans l’industrie du cinéma ou du théâtre français est-il aussi complexe qu’être noir en France ? Est-ce que ces deux expériences se rejoignent sur certains points et / ou convergent ?.PHOTO-ISABELLE-PROFIL2

Je parlerai du cinéma parce que je ne connais pas le milieu du théâtre. J’ai envie de dire oui et non dans le sens où, à un niveau interpersonnel, on a à faire à des gens qui généralement ne sont pas racistes. Donc il y a une facilité, une plus grande facilité à être ce que l’on est, à pouvoir dire les choses. En revanche, la profession étant extrêmement blanche, les personnes qui financent étant elles même peu diverses en termes d’origines, il est souvent difficile de porter, de faire exister des récits qui mettent en scène des personnes noires ou qui peuvent toucher à l’histoire des peuples noirs parce que là il y a des freins, des résistances.

Sandgidemad. Et ce serait dû au fait que ceux qui financent et/ ou décident ne se reconnaissent pas dans ces histoires ?

Je pense qu’il y a peut-être effectivement une moins grande sensibilité parce que ce n’est pas directement leur expérience. Je pense aussi qu’on ne prend pas suffisamment en compte le public issu des minorités et que ce serait bien de proposer aussi des histoires susceptibles de toucher directement ces personnes-là. Il y a un public. Mon documentaire « Trop noire pour être française ? » est passé 2 fois sur Arte et à chaque fois la chaîne a doublé son audience, donc il y a un public pour ces histoires-là. Il faut juste que les financeurs et les diffuseurs en soient convaincus. Et là je pense qu’il y a une forme de méconnaissance. Il y a aussi des réticences à mettre en avant des acteurs et actrices noires avec cette crainte que le public, majoritairement blanc, s’identifie moins.

Sandgidemad. Mais ce public vit dans la société française. Il est donc en contact avec des personnes différentes, au moins dans les grandes villes ?

Au contact, je ne sais pas parce que je ne suis pas certaine que les gens se mélangent tant que ça. En revanche, dans les grandes villes, on voit qu’il y a des personnes issues d’autres milieux et par ailleurs, je pense qu’une histoire, quand elle est bien racontée, touche l’humain donc à des émotions universelles. Les émotions sont universelles. Après, qu’elles soient portées par des acteurs de telle ou telle couleur pour moi ça n’a pas tellement d’importance. Sinon, nous qui ne sommes que très peu représentés au cinéma ou à la télé comment on ferait ? Or, on va voir des films avec des acteurs blancs et on se retrouve dedans. Donc c’est un faux problème.

Mrs Danie Mav. A votre avis, peut-on être enfant de la république sans forcément avoir un lien historique ou patrimonial avec la France ?

Je pense que tous les jours il y a des personnes qui font le choix d’être françaises en demandant la naturalisation, donc oui. Je pense qu’une nationalité on en hérite  mais on peut aussi faire le choix d’acquérir une nouvelle nationalité. De toute façon,  quel que soit le moyen par lequel on est devenu français, une fois qu’on a les papiers, on doit avoir les mêmes droits. Considérer que certains Français seraient plus français que d’autres est une hérésie.

Fin de l’interview

Un grand merci à Isabelle Boni-Claverie pour cet échange passionnant. Si certains d’entre vous hésitent à se lancer dans le domaine du cinéma, j’espère qu’ils trouveront ici de quoi nourrir leur réflexion et surtout une bonne dose d’audace. Je remercie également Mrs Danie Mav pour avoir proposé des questions si « à propos » vu le contexte social qui règne dans notre pays. J’espère que tu auras obtenu des réponses à tes questions. Le recours aux statistiques ethniques pour établir un diagnostic, la place du cinéma guérilla ou encore le fait que les émotions en matière de cinéma (mais pas que…) ne soient pas une question de couleur de peau, pour ne citer que ces points là… font partie de ceux qui ont retenu mon attention. Et vous, qu’est-ce qui a retenu la vôtre ? Qu’avez-vous pensé ? Commentez, likez et partagez. Je vous retrouve très prochainement pour un nouvel article. Restez connectés !

Afrofémininement vôtre !

Sandgidemad

Un commentaire sur “Isabelle BONI-CLAVERIE : Entretien avec une scénariste

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  1. Merci pour ce bel article et le travail que tu fais en nous permettant d’avoir accès à de belles figures issues de la diversité! Nous avons besoin de ce genre de partage. 🙏🏾❤️

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